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Emotions dans les espaces virtuels

Un fil de pensées proposé par Fae

Un peu de contexte

Cet article est le fruit des réflexions d'une membre de CLUB1, Fae, qu'elle a originellement écrit sur son site perso. On est plusieurs membres de CLUB1 à avoir aimé lire l'article lorsqu'il a été partagée sur le forum. On lui a donc proposé de le partager au sein du journal de bord du serveur!

C'est aussi un premier pas vers l'ouverture de ce journal à d'autres formes que les récits techniques, présentations de nouvelles fonctionnalités ou comptes rendus de réunions. On se dit que ça pourra aider à inclure et mettre en avant d'autres voix au sein de CLUB1.

Cette réflexion sensible de Fae nous donne également plein de pistes pour de futurs ateliers concernant l'inclusivité.

Ça m'intéresse de proposer des moments où parler d’informatique et de technologies par le prisme des émotions, des ressentis. J’ai l’impression qu'on parle souvent de ce qui se passe dans les espaces virtuels par rapport au contenu qu’on y trouve, pas trop comment on se sent en étant dans ces espaces. Je crois que je ressens ces espaces comme quelque chose de très concret quand je suis dedans, et en même temps particulièrement difficiles à cerner, à décrire. Quand j’étais sur Facebook il y a cinq ans je me sentais mal à l’aise parfois. Pour m'aider à comprendre ce que je ressentais j’ai trouvé une image qui me parlait, qui rendrait plus concrète une situation que je vivais souvent.

Je suis sur Messenger, je parle avec quelqu’un, je vois d’autres personnes connectées, je ne leur parle pas mais je sens qu’elles sont là et elles savent aussi que je suis là.

En voyant les personnes connectées sur Messenger en même temps que moi c’était comme si j’étais dans une très grande pièce blanche sans limite, avec une foule de personnes dispersées un peu partout. Je parle avec quelqu’un et je vois en même temps les autres personnes. Elles savent que je suis là et elles me regardent. Elles peuvent être plus ou moins loin de moi mais il n’y a rien qui arrête le regard dans cet espace. Tout le monde peut se regarder, sans directement voir le regard des autres.

Pour moi il y a une sorte de dispositif, d’agencement, de ce moyen de communication qui recréait de la pression sociale. Et c'est difficile à démêler d’autres choses qui apportent de la satisfaction ou du plaisir. J’ai beaucoup entendu mes ami·e·s dire ça par rapport à Instagram, parler de la confusion qu'iels ressentaient devant un espace-outil qui impacte beaucoup leur vie. Et j'ai l'impression que ce sentiment de confusion est peut-être plus dur à démêler dans un espace virtuel que dans un espace physique en trois dimensions : ça pourrait être lié à une volonté des entreprises qui fabriquent ces outils, de nous garder dans un état de demi-conscience dans leurs espaces, mais aussi lié à l’aspect récent des espaces virtuels dans nos vies / cultures / langages.

Ça m’a pris du temps de comprendre le malaise qui m’a poussé à quitter Facebook. J’ai dû trouver des images comme celle de la grande pièce blanche pour rendre physique quelque chose qui ne l’était pas assez pour moi. C’est difficile d’expliquer pourquoi une interface graphique, des choix de design des fonctionnalités, m’apportent du malaise. Je comprends pourquoi passer par des représentations d’espaces physiques m’a aidé.

Le fait d’être souvent seule dans les moments où je suis dans un espace virtuel rend encore plus dur le fait d’en parler au moment où je vis l’expérience. Ou même après, comme si ça avait moins existé que si ça s’était déroulé avec d’autres personnes dans un espace physique en trois dimensions.

J’ai l’impression qu’il y a une volonté d’isoler les individus dans la façon dont est conçu le matériel informatique, comme l’idée du PC = personal computer, par rapport par exemple à comment est pensée une console de jeu-vidéo, qui permet souvent de jouer à plusieurs. Je ne sais pas à quoi pourrait ressembler une expérience de bureautique à plusieurs (devant le même écran ou plusieurs écrans, plusieurs claviers plusieurs souris ?) mais en tout cas j’ai pas l’impression que ç'ait déjà été une volonté d’explorer ça comme quelque chose de viable, qui pourrait devenir une norme.

Les moments où je suis avec d’autres personnes devant un ordinateur me font souvent un truc assez particulier de « oh c’est inhabituel », et c’est souvent agréable, quand c’est avec des personnes avec qui je me sens bien. Je me rappelle d’une conversation téléphonique de plusieurs heures avec un ami où l’on explorait chacun·e de son côté des sites web tout en les commentant et en se proposant des choses à aller voir. C’était agréable et excitant, et je ressentais aussi ce truc de « oh c’est nouveau ». Je pense qu’il y a des pratiques collectives de l’informatique à inventer et que ça peut être très agréable. Les ateliers de codage de site web à plusieurs, d’apprentissage de langages, mettent vachement en avant le plaisir d’être ensemble je trouve. Comme si c'était quelque chose d'assez précieux ou qui peut manquer quand on est seul·e face à un écran. C’était un fantasme assez puissant dans les fictions des années 90 j’ai l’impression, la communion humain·e machine et groupe social, comme dans le film Hackers de 1995...

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...où des informaticien·nes geeks nerds hackeurs·euses se retrouvent à des fêtes underground techno et se lancent dans des combats contre le système qui cherche à les faire taire. Il y a un truc assez fort dans ce film de mettre ces technologies en mouvement, à l'inverse de l'idée qu'elles nous garderaient dans une forme d’apathie ou de retrait du corps. Le film essaye de créer le plus de mouvements et d’énergie de déplacements possibles dans les espaces physiques tout en restant relié à l'informatique. C’est lié je pense à cette vision de l’informatique où les personnages sont tous acteur·rices par leur position de hackeurs·euses qui les poussent à être dans l’action, dans une sorte de fête et combat permanent.

C’est intéressant comment cette vision, ce fantasme lié au hacking était vendu au grand public comme si ça pouvait être ça l’informatique, alors que dans les volontés commerciales des GAFAM en cours de création il y avait déjà l’idée de donner de moins en moins de liberté dans ce qu’on peut faire avec un ordinateur, loin du hacking et de l’expérimentation quotidiennne. Ça ressemble aussi à cette mécanique du capitalisme qui fait fantasmer des modes de vie pour vendre des objets, sans pour autant que ces objets permettent d’accéder à ces modes de vie.

L’exemple du Metavers est aussi intéressant comme une expérience collective de l’informatique qui pourrait permettre de retrouver du mouvement physique de déplacement à l’intérieur des espaces virtuels, et pour l’instant c’est un gros flop, la magie prend pas. Comme si notre rapport aux espaces physiques en trois dimensions n’était pas aussi facilement transposables dans des espaces virtuels.

L’invention du bureau d’ordinateur, l’interface graphique qui a remplacé le terminal de commande par le WIMP (window, icon, menu and pointing device), a aussi poussé l’informatique du côté de la reproduction d’interactions familières qu'on avait l'habitude d'avoir dans des espaces physiques: comme avec le bureau sur lequel on a nos papiers nos dossiers, nos ciseaux et notre colle. La première entreprise à avoir commercialisé des ordinateurs avec une interface graphique inspirée du bureau raconte leur invention dans cette vidéo :

J’étais hyper surprise (et en même temps pas du tout) de voir à quel point mes premières interactions avec des ordinateurs avaient été conditionnées par la création de l’interface graphique de Xerox. En regardant la vidéo je me disais « wah mais quasiment tout était déjà là », et en même temps « ils ont juste reproduit un bureau numériquement quoi ». Je me sentais autant fascinée par la force de créer un premier espace virtuel accessible au grand publique qu’en colère que ça soit devenu une norme aussi fermée de ce que peut être l’informatique. Si on se détache d’une tentative de ressemblance avec les espaces physiques issus du monde du travail et de la productivité, à quoi pourraient ressembler nos interfaces graphiques et espaces virtuels?

Je trouve que la place des émotions dans l’expérience de l’informatique est un truc qui est compliqué au même titre que pour les espaces physiques quand les deux sont pensés pour nous garder dans un état de demi-conscience, en conditionnant nos corps pour favoriser certaines activités (par ex la consommation comme activité principale du mode de vie urbain). Les grandes places publiques que sont les réseaux sociaux des GAFAMS ne sont pas très différentes des grandes places publiques des grandes villes je trouve. Il y a un vrai enjeu d’arriver à créer des espaces virtuels et physiques respectueux de notre consentement qui nous laisse du libre arbitre et de l’espace pour se sentir libre de questionner ce qu’on ressent face au contenu que l’on reçoit.

J'imagine des ateliers, des cercles de parole où l’on pourrait exprimer des ressentis, des questionnements, des doutes par rapport aux espaces virtuels, comme  on pourrait essayer de mettre des mots sur ce qui nous fait du bien dans ces espaces, ce qu’on aime et qu’on aimerait voir plus souvent. L’idée de pouvoir proposer de créer aussi ensemble des espaces virtuels comme des sites web à partir de ces échanges me paraît grave chouette.

J'ai l'impression qu'avoir ressenti des émotions devant l'informatique c'est quelque chose qu'on peut partager beaucoup plus facilement, peu importe le niveau d'aisance technique.

Il y aura toujours des facteurs qui influent sur la spécificité des émotions ressenties ou la capacité à pouvoir les exprimer mais il y a quelque chose que j'aime bien dans cette approche. Elle peut remettre en question la hiérarchie technique et déplacer la problématique à un autre endroit, le terrain des émotions, qui d'ailleurs peut être vu culturellement et historiquement comme étant lié à la féminité, en opposition à la rationalité masculine et le contrôle des savoirs scientifiques et techniques (en Occident en tout cas).

C'est quelque chose que j'ai pu voir dans des moments de discussions autour de l'informatique: la précision des termes, la complexité des notions, le vécu commun, excluent souvent des personnes qui ont été sociabilisées en tant que femmes, pour des raisons assez badantes et injustifiés. Les personnes sociabilisées en tant qu'hommes ne sont pas non plus protégées d'être exclues de discussions: j'ai été sociabilisée en tant qu'homme et je me suis déjà sentie mise de côté dans des discussions sur l'informatique alors que je me sens plutôt à l'aise pour discuter de ce sujet. Il y a toujours des personnes qui ont plus de savoir technique et c'est ok je pense: ça peut être cool de faire attention à prévenir quand les discussions deviennent plus complexes, demander comment les personnes autour de nous se sentent par rapport à ça.

Même pour une réunion technique où la raison de se retrouver est de parler technique ça peut être intéressant de prendre le temps de faire un point sur les ressentis de chacun·e, en général et par rapport au sujet de la réunion. Ça peut aider des personnes moins à l'aise sur ces sujets à prendre du temps pour s'exprimer d'une façon avec laquelle elles sont plus à l'aise, et peut-être se sentir plus légitimes ensuite de participer aux débats et donner leur point de vue.

La problématique du genre et de la sociabilité différentielle est super importante je pense quand on parle d'un sujet qui a connu l'hégémonie par un genre ou une classe sociale. C'est quelque chose à prendre en compte mais aussi à mettre au centre de certains moments, discussions, expériences collectives. Le partage des savoirs, même si bienveillant, peut aussi reproduire des rapports de force qui gardent cette hiérarchie technique au cœur des moments collectifs autour de l'informatique.

Donner plus de place aux émotions et aux ressentis peut rééquilibrer certaines choses, et aussi permettre aux personnes qui n'ont pas l'habitude d'exprimer leurs émotions sur des sujets qu'elles connaissent bien de s'y essayer (et potentiellement de se retrouver dans une position plus proche de celle des personnes qui ont dû mal à prendre la parole sur ces sujets).

Quand j'avais organisé une émission de radio à l'école d'arts de Cergy où je proposais de venir parler de notre rapport aux réseaux sociaux (notamment Instagram) en relation avec nos pratiques artistiques, les personnes qui se sont rendues disponibles et ont participé étaient uniquement des femmes et des personnes queer. L'invitation était ouverte à toute l'école et axée sur les ressentis, les émotions, les témoignages en lien avec des problématiques politiques. C'était trop agréable de sentir ce truc de "oh c'est nouveau" et "ça nous fait du bien" et "c'est possible".

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